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Cindy Pellegrini, du Pays-Haut, qui a perdu six membres de sa famille lors de l’attentat de Nice : « On doit humaniser les victimes »

Article RL du 09/07/20017

Cindy Pellegrini, du Pays-Haut, qui a perdu six membres de sa famille lors de l’attentat de Nice : « On doit humaniser les victimes »

Le 14 juillet 2016, Cindy Pellegrini, 35 ans, a perdu six membres de sa famille à Nice. Alors que le premier anniversaire approche, la jeune femme se bat pour perpétuer le souvenir de ses proches et des 80 autres victimes de l’attentat. Parfois contre vents et marées.

Qu’attendez-vous de ce premier anniversaire ?

Cindy PELLEGRINI, originaire du Pays-Haut : « J’appréhende la date du 14 juillet, ce sera une journée digne et très émouvante. On veut une forte pensée pour tous ceux qui sont partis, dont ma famille. »

Pour quel type de cérémonie vous êtes-vous battue ?

« On a eu beaucoup de réunions. On n’a rien lâché pour qu’on pense d’abord à nos disparus. Au départ, la mairie de Nice souhaitait surtout mettre en valeur la ville. Avec Anne Murris (trésorière de l’association Promenade des Anges, qui a perdu sa fille Camille, 27 ans, NDLR), on voulait mettre en lumière les 86 victimes. On a eu peur, mais la mairie a finalement accédé à nos demandes : 86 faisceaux lumineux sur la promenade des Anglais, 86 ballons, aucun feu d’artifice dans le département des Alpes-Maritimes. Tout ça a été possible aussi grâce à Promenade des Anges, même s’il y a des divergences sur les priorités. »

Que représente le projet « Himalaya » dans cette série d’hommages ?

« Un moment clé. 86 galets ont été peints par des enfants d’une école niçoise, avec le drapeau tricolore et le nom de chaque victime. La portée symbolique est grande : le bleu-blanc-rouge comme valeurs de notre République va être hissé le plus haut possible. Et pour les nôtres, c’est une belle réponse aussi : on a voulu les mettre six pieds sous terre, on va les porter sur le toit du monde. C’était beau d’y associer des enfants, notamment à titre personnel. Ma maman était assistante maternelle, mon frère était professeur. Les enfants m’ont touché, certains m’ont dit : “Toi, ça fait beaucoup de galets”. »

Ces symboles forts sont des remparts contre l’oubli ?

« Oui, pour moi, le devoir de mémoire est devenu un combat. Ils sont partis trop vite. Avoir des projets nous permet de les faire revivre de manière différente. Oublier ce qui s’est passé, c’est prendre le risque que ça se reproduise encore et encore. Tout le monde doit en être conscient. »

À ce devoir de mémoire, vous souhaitez lier un devoir de prévention…

« Oui, un devoir d’alerte, de lutte contre la radicalisation. À côté de notre projet de Centre de mémoire et la partie mémorielle, nous souhaitons créer un pôle contre la radicalisation. D’où vient, où mène ce djihadisme ? Le projet n’avait pas été compris initialement. Pourquoi ne pas prendre exemple sur le musée de la Shoah, où l’on favorise les visites de scolaires. Ce que l’on vit, c’est une guerre, et la lutte contre la radicalisation passe par l’éducation. Nous devons désormais établir un cahier des charges pour notre projet… On a le soutien de la Fondation de France, on a obtenu l’aval de MM. Estrosi et Ciotti (respectivement maire de Nice, et président du Conseil départemental des Alpes-Maritimes, NDLR), j’espère qu’ils tiendront parole. »

Pourquoi un tel investissement de votre part dans ce projet ?

« Parce que mon frère, à l’âge de 13 ans, avait été très touché par les attentats du World Trade Center. Il voulait toujours se rendre à New-York. À 20 ans, il y est allé avec ma maman. Le mémorial n’existait pas encore. Il voulait absolument le voir ! En décembre 2015, il était fini, et il y est retourné. On était très fusionnel avec lui. Mon frère, c’était ma vie. Il avait trouvé très beau, très émouvant ce mémorial. Il m’avait dit : “C’est nécessaire de se souvenir de ces personnes autant de temps après…” Après Nice, j’ai forcément pensé à tout ça… On doit humaniser un nom de victime. J’aimerais qu’on voie leurs portraits, comme à New-York. Nice a peut-être parfois peur d’être associé à cet attentat, peur que ça affecte le tourisme, mais il s’est passé un drame ici. Paris s’est relevé, les touristes sont revenus dans la capitale, New York aussi non ? »

La disparition, dans le nouveau gouvernement, du secrétariat d’État en charge de l’aide aux victimes, suscite-t-elle de l’inquiétude ?

« Oui, on n’a plus d’interlocuteur, c’est vrai. Mais je ne suis pas là-dedans pour l’instant. Il y a des étapes pour tout. Je suis dans ce combat pour la mémoire, car je sais bien que l’empathie des gens dure à moyen-terme, chez les personnes, ou au sein de l’État. C’est une question de priorités. Moi, ma prise en charge et tout le reste, c’est secondaire. Mon combat est d’abord pour eux, moi je passe après. »

Tout le monde ne le vit pas comme vous, non ?

« Effectivement. Certaines personnes méritent d’être prises en charge, d’autres ont joué avec le système, certaines ont même profité de notre malheur pour obtenir de l’argent. Ça me fait mal au cœur. Sont-ils vraiment humains, ceux qui ont filmé ce soir-là, qui ont volé ? »

Existe-t-il une solidarité entre les familles ? Chacun traverse sa douleur différemment.

« On est tous très différents. Au sein de Promenade des Anges, certains jugent le devoir de mémoire totalement secondaire. C’est difficile à comprendre, on vit le même drame. Certains privilégient les temps d’échanges, de sorties. Aller ensemble à Marineland, à Disneyland, ça m’intéresse moins. Ma priorité va à ceux qui sont partis, pas à moi. Aller à Disney, ça ne m’apporte pas de réconfort… »

Vous mettez en parenthèse votre vie à vous…

« C’est certain… (juriste au Luxembourg frontalier, elle a arrêté de travailler depuis l’attentat, NDLR). Je ne sais pas si c’est bien ou pas, mais c’est une façon d’être encore avec eux… Aurais-je un déclic à un moment donné pour recommencer ma vie ? Je dois d’abord terminer quelque chose pour eux. Beaucoup d’amis m’entourent. Quand on est face à ça, on n’arrive plus à cuisiner, à faire son ménage. Ma voisine est venue me faire à manger tous les jours. Mes amis venaient chez moi parce que je ne pouvais pas rester seule. Je ne pouvais plus monter en voiture : mes tantes et mes oncles se sont relayés. Beaucoup sont là, mais EUX ne sont pas là, et ça reste très difficile. Le manque est énorme. »

S’ils vous voyaient déployer autant d’énergie, que diraient-ils ?

« “Je ne suis pas étonné de ma sœur “, dirait Michael. C’est ce qu’il voudrait et ça me donne une force immense. Je le connaissais tellement bien, on était une famille très solidaire. Je sais que pour chaque combat que je mène, ils sont avec moi. »

Avez-vous le sentiment d’avoir été entendue par l’État lors de la cérémonie en octobre dernier ?

« Sur certaines choses oui, par rapport au devoir de mémoire. Sur d’autres, j’attends. Je trouve qu’on est encore trop laxistes. On ne peut pas laisser les fichés S en liberté. Il y a un manque de transparence, pas assez d’alertes. Pour des raisons économiques, on cache la vérité aux gens, on leur dit de vivre comme si rien ne devait changer. Jamais je n’aurais cru pouvoir perdre toute ma famille. Il n’y a que dans les pays en guerre que cela se produit normalement… Mais c’est encore plus sournois qu’une vraie guerre, parce qu’on ne voit rien arriver dans notre société de consommation. J’aimerais aussi, sans faire d’amalgame et sans accuser une religion, que les musulmans condamnent fermement après un attentat. Peut-être cette attitude permettrait de changer certains comportements… »

Qu’aimeriez-vous dire au nouveau président Emmanuel Macron ?

« Beaucoup de choses. Il a fait du devoir de mémoire un de ces piliers de campagne, il l’a redit à Oradour-sur-Glane, j’espère qu’il va tenir ses promesses. Le Centre de mémoire est conforme à ses souhaits. Nice fait partie de notre histoire, on doit être accompagnés. Il doit aussi se rendre compte de la souffrance qu’on subit. Il y a encore tellement à faire pour la prise en charge des victimes, pour les soins. On nous conseille l’EMDR (hypnose destinée à effacer les traumatismes, NDLR), mais, près de chez moi, il n’y a rien. Je dois me rendre en Belgique, et ce n’est pas conventionné. »

Après Nice, il y a eu Berlin, Manchester, Londres…

« Je ne peux plus regarder la télé, notamment avec l’approche de cette période d’hommages. Il y a eu des images inadmissibles sur Nice. Pas besoin d’images trash pour se rendre compte de la barbarie de ce soir-là. Je me suis fait une idée de ce qui s’était passé, mais je n’ai pas été plus loin. Ça ne sert à rien. Ma mère n’aurait pas voulu, elle m’aurait dit : “Ne pose pas de questions !” »

14 juillet 2016 : attentat de Nice, 86 morts dont son frère Michael Pellegrini, 28 ans, professeur d’économie à Longwy, sa mère, Véronique Lion, 55 ans, assistante maternelle, ses grands-parents maternels, François et Christiane Locatelli, 82 et 78 ans. Tous les quatre étaient originaires d’Herserange (54). Les beaux-parents de Véronique, Gisèle et Germain Lion, originaires de l’Aude, sont également décédés ce soir-là.

19 juillet 2016 : une marche blanche réunit 5 000 personnes à Herserange

11 août 2016 : création de « Promenade des Anges », association d’aide aux victimes de l’attentat de Nice

15 octobre 2016 : Cindy Pellegrini prononce un émouvant discours lors de l’hommage national à Nice

8 juin 2017 : inauguration d’un monument temporaire à Nice en mémoire des victimes

30 juin 2017 : l’école des Chalets à Herserange rebaptisée école Michael-Pellegrini

14 juillet 2017 : cérémonie à Nice en présence du président de la République, retransmise en direct sur TF1. L’association Promenade des Anges, grâce à des alpinistes niçois de « Exploits sans frontières », va déposer 86 galets au sommet du Stok Kangri (Himalaya, altitude 6 153 m).

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